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Alors que les besoins en santé mentale explosent, l'intelligence artificielle s'immisce dans le quotidien des patients comme dans celui des soignants. Entre “thérapie augmentée” et risque d'isolement, le Dr Fanny Jacq, psychiatre, décrypte les enjeux de cette révolution technologique et plaide pour une éducation numérique pour tous.

Pourquoi les jeunes se tournent-ils massivement vers les IA conversationnelles pour confier leur mal-être ?

“Nous faisons face à une triple crise : celle de la santé mentale et de la psychiatrie, pour lesquelles l’offre de soins diminue, une crise de la solitude qui touche un jeune sur trois , et enfin une crise de l’altérité, qui entrave la communication interpersonnelle. L’intelligence artificielle (IA) vient combler ce vide. Elle offre une immédiateté et une disponibilité constante que le système de soins ne pourra jamais égaler. Pour un jeune, l’IA est un “confident virtuel” perçu comme neutre, empathique, et surtout sans jugement. Contrairement aux relations humaines, il n’y a pas de friction avec l’IA, qui est d’une patience à toute épreuve. C’est une sorte de “dépendance douce”. Pourtant, il faut éviter de la diaboliser : elle peut aussi aider certains à verbaliser leurs émotions pour, in fine, oser consulter un professionnel.”

L’intelligence artificielle va-t-elle, à terme, remplacer les psychiatres ?

“Non, l’IA ne remplacera pas les psychiatres. En revanche, un professionnel qui utilise l’IA comme un levier ou un outil de “thérapie augmentée” remplacera probablement celui qui reste réfractaire à son usage. C’est une évolution comparable à l’arrivée du stéthoscope de Laennec : l’outil ne remplace pas le médecin, il améliore sa pratique. L’IA peut aider à récolter des données, générer des comptes-rendus ou personnaliser des exercices entre deux séances. Elle permet aussi de constituer une “Big Data” anonymisée, cruciale pour la recherche. Mais pour que cela fonctionne, les soignants doivent être formés. Aujourd’hui, l’enseignement de ces outils en faculté de médecine est encore trop balbutiant, ce qui génère des réticences infondées, par manque de compréhension.”

Quels sont les points de vigilance principaux pour éviter les dérives ?

“Le futur de l’IA dépendra de cinq variables clés : la régulation, l’investissement public dans le soin humain, l’éducation au numérique, le modèle économique et le lien social. Le risque principal est l’augmentation de l’isolement pour les jeunes les moins éduqués à ces outils. C’est pourquoi il faut encadrer les usages dès le plus jeune âge : apprendre à “prompter”, à protéger ses données et à ne pas s’enfermer dans des “boucles de rumination”. Je milite pour des IA spécialisées, supervisées par des professionnels, plutôt que des IA génériques gratuites qui font de l’utilisateur lui-même un produit. L’enjeu est de ne pas perdre nos habiletés sociales : l’IA ne doit pas devenir un substitut qui nous rendrait incapables de supporter les aléas d’une véritable rencontre humaine. A mon avis, la question n’est pas d’être pour ou contre l’IA, mais de faire avec. C’est un outil supplémentaire à disposition, à condition qu’il soit régulé et qu’il serve à augmenter le lien humain, pas à le remplacer.”

Propos recueillis par Joséphine Arrighi de Casanova et Anne Perette-Ficaja

A propos

Le Dr Fanny Jacq est médecin psychiatre spécialiste des thérapies cognitivo-comportementales, du domaine de la périnatalité, et experte en innovation en santé mentale. Co-fondatrice de Doctopsy, une start-up spécialisée dans la téléconsultation et de service digitaux sur la santé mentale, et de Mon Sherpa, un chatbot de soutien psychologique, elle a également co-fondé MentalTech, la première association française dédiée à l’émergence et au développement de solutions numériques éthiques en santé mentale. Actuellement Directrice médicale chez Eutelmed, acteur international de la santé mentale et de la qualité de vie au travail, Fanny Jacq vient de publier L’IA, une amie qui vous fait du bien ? aux éditions First (ISBN 978-2-412-10607-5, Mai 2026).